• Panorama agroécologie

VALORISATION & AGROÉCOLOGIE

L’agroécologie est une réflexion globale sur sa production qui dépasse les simples limites de l’exploitation et peut aller jusqu’au consommateur final. Face aux difficultés rencontrées sur la production de matières premières et un sentiment de plus en plus courant de n’avoir aucun pouvoir décisionnel sur les prix de vente, un nombre croissant d’agriculteurs choisissent de valoriser et vendre eux-mêmes leurs productions pour s’en réapproprier la valeur ajoutée.

Fils d’agriculteurs, la trentaine, Adrien, Martin, Paul-Henri et Samuel ont des parcours très différents. Ils ont tous en commun d’avoir développé sur l’exploitation une activité de transformation de la matière première que produisait leurs parents en produits à valeur ajoutée vendus en direct. Pain, bière, ou vodka, ils ont désormais la main et la marge sur toute la chaîne de production, de la fourche à la fourchette. Découvrez pourquoi ils ont fait ce choix et comment il s’y sont pris sur le Village Agroécologique ! Ils seront accompagnés de notre expert Jacques Mathé, spécialiste de l’économie des territoires et des circuits courts.

baguette
brasserie
carotte

Ils vous parleront de valorisation

Jacques Mathé

Jacques Mathé
Jacques Mathé, économiste et professeur d’université spécialiste en économie des territoires.

“La création de valeur est ce qui justifie la fonction principale d’une entreprise. En agriculture, la création de valeur n’est pas toujours visible pour les agriculteurs, car elle s’inscrit non seulement dans la production, mais aussi dans la transformation et la distribution. Cette répartition fait que, bien souvent, les agriculteurs ont le sentiment que la valeur créée par leur production est captée par d’autres acteurs. Comment recréer de la valeur à l’échelle d’une exploitation ? C’est une question majeure en ce moment, à laquelle le circuit court offre une réponse possible.

Dans le circuit court, l’agriculteur assure à la fois les fonctions de production, transformation et distribution, captant par là même l’intégralité de la valeur créée. Ce modèle, qui en théorie fonctionne bien, se heurte pourtant à un problème de taille : l’énergie humaine nécessaire à la production d’un kilo de matière alimentaire. Cette notion de capital travail investi révèle l’efficacité relative du système. La force du modèle industriel est qu’il maximise les énergies et le capital consacré à la production alimentaire, via une logique d’optimisation et de productivité du travail. À l’inverse, dans les circuits courts, la productivité du travail chute à mesure que l’agriculteur intègre différentes fonctions.

La soutenabilité économique du modèle est la clé pour assurer la pérennité du système. Pourtant, cet aspect économique est bien souvent le parent pauvre des modèles agroécologiques français, et nous pâtissons de plus d’un déficit cruel d’études sérieuses sur le sujet. En cela, il est intéressant de regarder vers l’étranger et, notamment, en Amérique du Nord. Des agriculteurs tels que Joel Salatin, Eliot Coleman (États-Unis) ou Jean-Martin Fortier (Québec) démontrent qu’il est possible de créer des modèles agroécologiques avec des objectifs économiques extrêmement volontaires et ambitieux – jusqu’à réaliser un chiffre d’affaire permettant de réaliser des marges de 50% dans le cas de Fortier. Ces modèles s’appuient sur une très haute technicité agronomique et une valorisation du capital travail plutôt que du capital machine. L’innovation se trouve dans ces modèles de fermes alternatives agroécologiques ultra-performantes sur le plan économique.”

Paul-Henri Leluc

Paul-Henri Leluc
Après des études et une carrière commerciales, Paul-Henri reprend l’exploitation céréalière de son grand-père dans la Beauce à 29 ans. Conservant sa passion pour le commerce, il développe rapidement des légumes de plein champ et du maraîchage, investit dans du matériel de conditionnement et commence à vendre lui-même ses produits à Rungis ou à l’étranger. “Producteur indépendant” selon ses termes, il lance cette année avec sa femme et un associé une vodka produite à base de pommes de terre après avoir installé une distillerie sur sa ferme.

“Ce qui m’intéressait quand je me suis installé, c’était la liberté, le commerce, le contact et surtout le fait de faire quelque chose qui ait du sens. Je voulais créer de la valeur et maîtriser mes prix de vente pour ne pas tout subir du marché. Dès mon installation en céréales, je me suis lancé dans les premiers clubs de marchés à terme pour couvrir mon prix de revient. Rapidement, j’ai passé mes grandes cultures en agriculture de conservation et ai limité la betterave qui me semblait être un non-sens à la fois économique et agronomique, tout en développant parallèlement des cultures légumières. Aujourd’hui, j’ai un atelier pommes de terre et un autre d’oignons blancs botte pour lequel j’emploie une quarantaine de personnes et qui représente 75% de mon revenu pour seulement 10% de ma surface. Tout est lavé et conditionné sur site et je vends moi-même, à Rungis ou à l’étranger, ce qui me permet de maîtriser à la fois mon prix de vente et mes taux de déchets. J’ai beaucoup investi dans la commercialisation et très peu dans les outils de production, ce qui me laisse une grande autonomie quant à l’évolution de mon entreprise. Socialement, cela a du sens pour moi d’investir dans l’humain via la main d’œuvre, plutôt que dans des machines.

Dès que j’ai repris la ferme de mon grand-père, je savais que je voulais créer un atelier atypique, à forte valeur ajoutée et enthousiasmant. Il y a deux ans, ma femme a aussi voulu quitter son travail pour faire quelque chose qui avait du sens, et nous avions envie d’avoir une activité commune dans laquelle nous maîtriserions tout de A à Z. Dans cette dynamique de créer de la valeur ajoutée, nous avons constaté que le secteur agricole qui était le moins en crise aujourd’hui en France était celui des vins et spiritueux. Nous avons donc misé sur notre savoir-faire, la pomme de terre, et notre passion commune pour les spiritueux puis investi dans du matériel de distillerie pour réaliser une Vodka artisanale ultra-premium. Nous sommes dans une époque où les gens sont à la recherche d’histoires sincères autour des produits. Une distillerie dans une exploitation agricole devenant le théâtre d’un projet où toutes les étapes de la production sont maîtrisées de la plantation jusqu’à la vente des bouteilles, répondait à cette demande. Les 2 500 bouteilles de notre première production ont été lancées au SIA cette année et l’accueil est excellent.

Pour moi, l’agroécologie consiste à redonner une efficience globale à mon exploitation, à remettre de l’intelligence dans mon métier pour me le réapproprier, que ce soit via l’agronomie ou le commerce, pour moins subir les aléas du climat et du marché. C’est une forme d’agriculture qui invite à se remettre en permanence en question et elle ne peut se limiter à la simple technique. Cela rejoint la notion de “gestion holistique” : le fait de trouver une synergie entre la quête de sens personnelle, la performance économique de l’entreprise, le tout en restaurant l’environnement écologique et sociale de mon territoire. L’innovation en agriculture nécessite selon moi de s’adapter en permanence pour gagner en agilité, notamment face au consommateur qui a de toute façon le dernier mot. Ces dernières années, il me semble que nous nous sommes adaptés technologiquement, mais nous avons oublié de nous adapter à la demande de la consommation et nous avons perdu le lien avec nos clients. L’agroécologie ou l’agriculture de conservation offrent un nouveau modèle et une nouvelle histoire à raconter.”

Samuel et Martin Vanlerberghe

Samuel et Martin Vanlerberghe
Après des études et des premières expériences professionnelles dans le domaine agricole et agroalimentaire, Martin & Samuel Vanlerberghe s’installent brasseurs sur l’exploitation familiale il y a deux ans. Avec plusieurs enfants intéressés par l’agriculture, ce choix s’imposait car cette exploitation céréalière / grandes cultures de 180 ha dans l’Oise ne pouvait pas offrir du travail à tous sans diversification. Cela leur a permis de mettre à profit leur passion pour la bière tout en se questionnant sur la valorisation des produits agricoles.

“Pendant l’après-guerre et jusqu’à récemment, il a été demandé aux agriculteurs de nourrir l’Europe sans se préoccuper des débouchés. Aujourd’hui, les exploitations sont ouvertes à la mondialisation et au marché libre, nous sommes soumis à des variations climatiques et économiques importantes, l’accès à la terre est de plus en plus difficile... Tout le monde s’organise pour baisser ses charges mais, parfois, cela ne suffit pas. Face à cela, nous sommes de plus en plus nombreux à nous demander comment trouver la meilleure valorisation de nos exploitations. Cela implique de retrouver la marge sur toute la filière en passant de la production d’une matière première à celle d’un produit à haute valeur ajoutée, et en touchant directement le consommateur.

Pour notre part, nous avons choisi de valoriser l’orge de nos parents en bière, mais nous nous sommes vite aperçus que ce n’était pas si évident : notre consommation annuelle de malt est minuscule par rapport à n’importe quelle production d’orge. En plus de cela, pour pouvoir être utilisée en brasserie, l’orge doit subir une transformation (le maltage) qui est un métier à part entière et qui doit donc être réalisé à l’extérieur ; mais aucune malterie n’accepte de malter à façon de si petites quantités. Une solution est de mutualiser avec d’autres brasseurs l’achat de malt pour atteindre le minimum possible en maltage à façon. Ou d’accepter que ce soit le territoire qui soit mis en avant, plutôt que sa propre production, puisque certaines malteries proposent désormais des lots de malt régionaux.

Malgré cela, cette idée d’action locale est pour moi essentielle car elle induit forcément des gains en termes de richesses économiques et d’emplois sur le territoire. C’est aussi au cœur de ma définition de l’agroécologie, dont le but est de toucher directement le consommateur en pouvant lui offrir une traçabilité sur le produit, de la fourche à la fourchette. Cette action locale et collective s’inscrit dans un changement global des mentalités et influence beaucoup la consommation. Devant les produits industriels, les consommateurs commencent à se poser des questions sur l’origine des produits, ils veulent comprendre ce qu’ils mangent et boivent. L’innovation aujourd’hui consiste à prendre la place de la production industrielle pour implanter des produits locaux de qualité.”

Adrien Pelletier

Adrien Pelletier
“L’agroécologie est un système de production agricole qui permet de répondre à l’ensemble des enjeux auxquels l’agriculture est aujourd’hui confrontée : la rentabilité économique, les performances environnementales et les attentes sociétales. Pour répondre à ces enjeux, il convient à l’agriculture classique d’évoluer vers un ensemble de pratiques qui permettent de remettre le métier d’agriculteur au centre-même de la société en créant de la valeur ajoutée, de la valeur paysagère et des liens sociaux.

Pour tendre vers ces nouveaux défis, les agriculteurs que nous sommes se doivent de se réapproprier des savoirs ancestraux, mais à la sauce du XXIe siècle avec les nouvelles technologies, les nouvelles connaissances sur la biodiversité (le sol, les insectes, les relations entre les plantes), les nouveaux outils agricoles... La réunion de ces champs de compétences permet de bâtir de nouveaux systèmes agricoles fondés sur l’innovation. L’essentiel reste que, pour l’agriculteur, l’agroécologie soit innovante avant tout au niveau des performances économiques.

En tant que fils de céréalier conventionnel et suite à des études d’ingénieur agricole, ce sont des rencontres professionnelles qui m’ont amenées à appliquer cet idéal en pratique : améliorer le paysage via l’agroforesterie, créer de la valeur ajoutée en transformant les produits, respirer pleinement mes semences quand je les mets dans la trémie par le biais de l’agriculture biologique, avoir du temps libre en m'organisant avec mes associés (4UTH sur 50ha)… Surtout, l’ensemble des défis que représentent ces nouvelles pratiques ajoutent du sel dans mon métier et me donnent un plan de carrière très enrichissant.

Aujourd’hui notre système agricole a vraiment besoin d’évoluer pour garantir une agriculture durable pour la prochaine génération et il existe des milliers de manières de le faire. A chacun de trouver sa voie !”

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